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Georges Simenon Le style
Simenon

S'il a le souci obsédant de son image, il veut aussi une réussite
personnelle. Il s'astreint à une autodiscipline exigeante et veut gravir
les échelons de l'écriture par paliers. Ses écrits alimentaires
(près de 250 romans sous 27 pseudonymes différents) sont les préalables
à la rédaction des romans "purs". Il s'adapte à
tous les genres : roman sentimental, roman leste, roman policier, roman d'aventure.
Sous patronyme, il adopte une autre écriture. Dans ses manuscrits, il dépouille,
il enlève. Malgré ses soustractions, il parvient à créer
ses intrigues comme les romanciers du XIXe siècle mais en utilisant des
mots-matière à forte charge émotionnelle. Il renvoie au concret.
Simenon croit que les mots masquent ou faussent la vérité plus qu'il
ne la livrent. Ses héros ne disposeront donc que d'un milliers de termes.
Lui-même en utilisera à peine davantage pour bâtir ses deux
cent dic romans. Et, pour l'œuvre parlée comme pour l'œuvre écrite,
il choisit le vocabulaire le plus concret, s'obstinant à cheminer à
ras de terre en quête de ses semblables. Simenon, qui ne croit à
rien, croit à la puissance explosive des mots. Il n'écrit pas "bien"
au sens habituel. De deux mots, il choisit toujours le moindre, et s'il fait des
phrases, c'est à peine s'il les enchaîne. Un point d'exclamation,
un passage à la ligne, trois point de suspension et basta. Tout le contraire
de cette littérature d'ébéniste à laquelle nous sommes
habitués. Simenon écrit gros, mais juste.
Avec des mots simples, Simenon a essayé de peindre l'homme aux prises avec
le destin et le faire sentir dans sa complexité. "Nous sommes un
peu comme des éponges qui aspirons la vie sans le savoir et qui la rendons
ensuite, transformée, sans connaître le travail d'alchimie qui s'est
produit en nous" disait-il. Simenon parle à tous, avec une humanité
et une simplicité sans égales. "Je ne suis pas le phénomène
ou l'énigme qu'on voudrait; je suis simplement un artisan qui fait son
travail". Il affirme ne pas hésiter à dire la vérité
même si elle est crue. "J'aime mieux être critiqué,
même être détesté, pour ce que je suis vraiment que
d'être aimé ou admiré pour ce que je ne suis pas".
C'est le miracle Simenon, tel qu'il nous enchante et lui assure une place unique
dans la littérature de tous les temps : réussir, tout en étant
soi-même écrivain et nourri de lectures, à décrire
des gens qui ne lisent pas, qui n'ont pas les moyens de penser leur vie :
mettre en roman la vie des non-romançables. L'œuvre de Simenon est
nourrie d'acteurs aux destins tragiques, tous conscients de leur médiocrité.
Une kyrielle de ratés du bonheur qui sont de la même veine que les
vies brisées de Tchekhov. La force de Simenon est de raconter simplement
des choses d'une noirceur extrême.
Bien des membres de sa famille ressemblent aux futurs personnages de ses romans :
la tante Anna, qui tient une buvette pour marinier, l'oncle Jean, épicier
enrichi et brutal, sa propre mère, hantée par la peur de manquer.
Les pensionnaires défilent chez eux, échantillons d'humanité
qui peupleront peu à peu toute l'œuvre du romancier.
Dans une interview au Magazine Littéraire en 1975, Simenon déclarait :
"Le roman consiste à créer un groupe social quelconque,
cinq ou six personnes, peu importe, autour d'un personnage central, et il ne reste
plus à l'auteur qu'à se mettre dans la peau de ce personnage central."
Simenon choisit pour personnages des êtres simples, peu évolués,
car ce qui l'intéresse, chez l'homme ou la femme, ce sont les instincts
de base, les préoccupations immédiates, d'argent, de sexe, de nourriture,
les réactions spontanées aux problèmes de la vie quotidienne,
quand elles ne sont pas faussées par l'éducation ou la culture.
Pour les décrire correctement, le romancier doit vommencer par les vivre.
"J'ai voulu vivre coûte que coûte toutes les vies possibles...
J'ai horreur de l'observation. Il faut essayer, sentir. Avoir boxé, menti,
j'allais écrire volé. Avoir tout fait, non à fond mais assez
pour comprendre" (Lettre à Gide du 15 Janvier 1939).
"Il y a donc un style Simenon, comme il y a un style Empire. Il existe
aussi un empire Simenon, beaucoup plus vaste que l'Empire de Napoléon ;
contre quoi Moscovites ni Espagnols ne peuvent rien qu'imiter leur maître ;
c'est une athmosphère irrespirable, mais devenue notre oxygène.
Vous commencez à ressembler à votre portrait..." Notre géhenne
des années soixante commence à ressembler au portrait préfiguré
qu'en traça Simenon, il y a plus de trente années." (Paul
Morand, de l'Académie Française)
Indépendant, solitaire, farouche, qui refuse tout embrigadement politique
et sur un plan profond, humain, un conservateur, un réactionnaire, quelqu'un
de très attaché à la terre et aux valeurs ancestrales. Tout
dans son œuvre et dans sa vie le montre.
Bien que, dans son uvre, les "romans durs" soient plus nombreux
que les récits policiers, il passe essentiellement pour un auteur de romans
policiers, romans qui témoignent d'une grande perspicacité psychologique
et d'une connaissance approfondie de la nature humaine. Il renouvelle le genre
et lui donne une valeur littéraire toujours plus grande. Il publie également
des romans d'aventure et de murs qui ont pour toile de fond la ville ou
un milieu social bien précis. Simenon compare le roman policier, qui a
ses règles (un mort, un enquêteur, un assassin et une énigme),
à des rampes d'escalier sur lesquelles on s'appuie. "Un roman policier
est une fabrication, c'est de la semi-littérature. J'écrivais les
Maigret en sifflotant, par amusement. Je pianotais". A ceux-là,
il oppose les romans durs (qu'il appelait initialement les romans-romans) qui
sont des romans sans rampes. Dans ces romans, dit-il, "je peux me permettre
de dire la vérité sur mes personnages".
Colette, l'une de ses premières lectrices, lui avait dit : "Mon
p'tit Sim, vous êtes trop littéraire. Supprimez la littérature
et ça ira." Ennemi du "style", avare d'effets jusqu'à
la platitude, Simenon se convainquit rapidement que moins, c'est plus. Il n'aimait
pas se relire et corrigeait à peine ses "tapuscrits". Un livre
chassait l'autre, "Maigret" et romans "durs", comme il disait,
alternés avec boulimie. Les premiers pour se délasser et continuer
à financer un train de vie de nabab. Les seconds pour gagner une considération
que certains lui chipotent encore. Gide était béat d'admiration.
Nimier y voit plus clair lorsqu'il affirme que le génie de Simenon est,
en quelque sorte, d'avoir pris ses lecteurs pour personnages.
De tous les romanciers de son époque, Simenon est sûrement celui
qui a écrit l'uvre la plus abondante,
à la cadence hallucinante d'un roman tous les quatre mois. Une preuve de
ses appétits de polygraphe, ses romans populaires, écrits sous les
pseudonymes de Georges Sim, Christian Brülls ou Jean du Perry entre 1924
et 1934, tiennent en trois catégories différentes coulées
dans le moule des collections populaires : le roman sentimental, avec ses
personnages typés, ses intrigues à l'eau de rose où l'amour
finit toujours par triompher d'obstacles divers (Le roman d'une dactylo, Cur
de poupée,...) ; le roman léger, teinté de grivoiserie
et d'un humour plutôt leste, au titre évocateur (Orgies bourgeoises,
Étreintes passionnées,...) ; et enfin le roman d'aventure aux
épisodes débridés et dont certains titres participent parfois
d'une idéologie de type raciste (Le monstre blanc de la Terre de feu, Un
drame au Pôle Sud,...). Ces romans populaires qui sont un peu boudés
par les critiques, sont certes bâclés, rythme de production oblige)
mais représentent le genèse de l'uvre à venir :
malgré les stéréotypes inévitables, y compris les
clichés raciaux, on voit apparaître bon nombre de personnages, mais
aussi des thèmes récurrents aussi importants que la solitude, la
culpabilité ou encore la fatalité. Simenon n'a jamais renié
cette grande production et les publications destinées à un public
choisi car elle lui a permis de faire ses gammes et d'acquérir le sens
de la composition, la maîtrise des dialogues, l'efficacité narrative
et le goût de l'évocation concrète car, si bête que
soit un roman populaire, il doit être construit et même plus solidement
qu'un roman littéraire. Les personnages y sont nombreux et l'action très
variée. Il faut sans cesse introduire des événements. C'est
d'ailleurs à cette époque que le personnage de Maigret
prend forme peu à peu, jusqu'à sa mise au monde définitive
dans "La maison de l'inquiétude" en 1929. Ce succès de
feuilletoniste lui permet de fréquenter le Tout-Paris des années
folles, de passer ses loisirs en ripailles, voire en orgies avec ses amis peintres
notamment et à produire à un rythme effréné.
Cette grande et régulière fécondité n'a toutefois
jamais nui à la qualité de l'uvre. Il écrivait beaucoup
et disait : "Si j'avais à choisir, je n'écrirais pas
avec un crayon mais avec un burin". Il voyageait aussi beaucoup et disait :
"J'étais à la recherche de l'homme; l'homme, c'est chez
la femme que je l'ai trouvé". La profonde originalité de
Simenon tient à sa capacité d'utiliser des mots simples et à
ne recourir qu'à un minimum de moyens pour composer un univers profondément
humain et sensible qui entre dans la psychologie des humbles, des "petites
gens" dont il était lui-même issu et qu'il décrit le
plus souvent broyés par un destin qui les dépasse.
Il en a eu marre d'être appelé "M. Atmosphère",
même si cela confirme le fait que les gens ont été attentifs
au climat particulier de ses romans. Il raconte les gestes de ses personnages
comme un écrivain béhavioriste. Ces derniers ont une relation au
monde qui passe par le domaine corporel. Ils sont éblouis par les couleurs
d'un paysage, ils s'évanouissent à cause d'une odeur. Trois mots
pour créer une atmosphère, et vous voilà transporté
dans un autre univers. Simenon excelle à composer un cadre, à créer
une athmosphère, avec deux ou trois éléments : le crachin,
le grincement d'une poulie, le pas d'un promeneur. En quelques mots, tout un monde
devient réel, prend sens et matière. Le lecteur avance dans les
ténèbres et découvre un déchirement, un amour quin'ose
pas se révéler... Tout est en demi-teinte. L'auteur se garde bien
d'expliquer ses personnages et de démonter devant son lecteur les rouages
d'un mécanisme psychologique. Il se contente de donner des renseignements,
des indications, des repères. Cette économie de moyens permet au
lecteur de créer lui-même le personnage ou le décor, de combler
les vides avec son propre imaginaire Une poésie particulière peut
alors naître de la plus grande platitude. Simenon a délibérément
choisi le style le plus neutre et le plus efficace, le moins encombré d'effet
littéraires. Il y a là, de la part de l'auteur, une remarquable
discrétion. Maître absolu de sa création romanesque
et de ses créatures, il s'applique à ne pas abuser de sa toute puissance.
Il disait d'ailleurs : "Moins on est intelligent, plus on a de chance
d'être romancier. Sinon, on écrit des thèses". Simenon
a bâti un univers d'une extraordinaire authenticité, en prise directe
sur la condition humaine. Bien plus profondément, les personnages représentent
l'humanité "moyenne", cette humanité que Simenon a si
bien su évoquer dans tous ses livres, pleine de désirs refoulés,
qui ne sont exprimés au grand jour que dans les romans : "un personnage
de roman", a dit Simenon, "c'est n'importe qui dans la rue, mais
qui va jusqu'au bout de lui-même". Il apparaît clairement
que l'enjeu majeur de cette uvre réside dans la conquête d'une
identité et dans la réintégration des personnages dans les
champs familial, social ou géographique. En somme, dans la nécessité
de trouver sa "place" dans l'univers, le personnage de Simenon n'est
que rarement maître de sa destinée. Tout au plus s'empresse-t-il,
avec les moyens du bord, d'accomplir le rôle social que la société
lui a attribué.
Dans la présentation qu´il fait du roman "Le grand Bob",
Doringe rappelle : «Quand Simenon s'attaque à un sujet important,
il n'épuise pas d'un coup la matière, mais tranquillement, lucidement,
tourne et retourne dans tous les sens et sur toutes les faces la question qui
l'intéresse et les personnages dans lesquels elle s'incarne... Quand il
l'abandonne, il n'y a plus grand-chose à glaner, tout est dit»
Le décor est à la base du système Maigret. En cela Simenon
s'inscrit dans un grand courant de la littérature naturaliste. Il y a du
Zola chez lui. Comme chez l'auteur de Nana, le destin de ses personnages s'enracine
dans une géographie précise et extrêmement documentée.
Ainsi chaque Maigret est l'exploration quasi-documentaire d'un milieu déterminé
qui possède ses frontières, ses règles de survie et son opacité
propres. Encore fallait-il trouver l'instrument, le véhicule approprié
pour en approcher et en pénétrer les arcanes. Cet instrument, c'est
le commissaire Maigret
Le fameux commissaire Maigret est le plus illustre représentant
de cet univers simenonien et probablement le plus typique. "Je ne suis
pas intelligent, je suis un instinctif, je ne suis pas un intellectuel. Je n'ai
jamais pensé un roman, j'ai senti un roman. Je n'ai jamais pensé
un personnage, j'ai senti un personnage. Je n'ai jamais inventé une situation,
la situation est venue lorsque j'écrivais".
Comparé aux plus grands, Simenon est malgré tout un auteur populaire,
facile à lire, qui ne s'est préoccupé ni de questions formellles
ni du renouveau des lettres. Il n'est ni Proust ni Dostoïevski. Largement
adaptée au cinéma et à
la télévision, traduite en cinquante-cinq
langues, vendue à quelque cinq cent cinquante millions d'exemplaires, cette
uvre majeure n'en pose pas moins un problème à l'institution
littéraire. Malgré celà, grâce à la sureté
de son art et aux pouvoirs de son imagination, il a forçé l'admiration
des plus grands comme Henry Miller, Max Jacob, Marcle Aymé, François
Mauriac ou André Gide, dont chacun connaît la sentence fameuse :
"Simenon est le plus grand romancier de tous, le plus vraiment romancier
que nous ayons en littérature". Sa rapidité d'écriture,
l'immensité de sa production, son succès mondial et son parcours
de romancier populaire ayant investi la grande littérature ne correspondent
pas à l'image traditionnelle de l'écrivain telle que nous les présentent
les instances de reconnaissance critiques. Cette mise sous hypnose en appelle,
comme le notait Gide dans son journal, à une sensation, celle de la plongée.
Tout est en quelque sorte prévu pour se trouver en terrain familier, au
fur et à mesure de la descente dans l'abîme consolateur, le livre,
par on ne sait quel miracle, éveille les sensations jusqu'à faire
partager une impression d'intimité émotionnelle. Cette capacité
de produire de l'intimité compte sans nul doute parmi les raisons de son
succès, au même titre que sa connaissance intime de l'homme du XXe
siècle, qui lui a permis de mettre en scène et d'exorciser ses frustrations
et ses désirs les plus élémentaires au moyen d'une langue
dénuée d'effets spectaculaires, première garante de son authenticité.
Ses récits, relève François Fosca dans "Histoire et
technique du roman policier" paru en 1937, sont "d'un conteur né,
d'un homme qui sait narrer une histoire : qualité plus rare aujourd'hui
qu'on ne le pense." Mais à la fin des deux pages qu'il lui consacre
et où il ne cite que deux romans de Simenon, "Le Chien jaune"
et Le Charretier de «La Providence», François Fosca avoue que
"du point de vue littéraire, les méditations silencieuses du
commissaire Maigret ne sont pas sans inconvénient". Laissant entendre
par là que le rythme des récits où il apparaît en souffre.
Et qu'avec un tel personnage "fumant de nombreuses pipes", répondant
"évasivement aux questions dont on le harcèle", n'énonçant
"ni hypothèses, ni commentaires", ce qu'il appelle "le secret
de l'énigme" est faussé.
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Dernière mise à jour de cette page le 13/12/2005.
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